Les espaces et les sentiments

Je te quitte, Paris.

Je vais pas faire un bilan, ça me rappellerait ces heures sombres à essayer de boucler mon mémoire (ou celles passées à boire des bières en terrasse au lieu de bosser). Mais faut quand même que j’fasse quelque chose. C’est que 6 mois à Paris, c’est pas vraiment rien. Ça laisse sûrement des traces. Il se peut que, les premiers jours, je marche à 9km/h sur les trottoirs de ma petite station balnéaire en défonçant tout le monde sur mon passage, comme il est coutume de le faire ici pour traverser les boulevards et choper le métro de toute urgence. Puis je me rendrai compte que j’ai vraiment l’air con et j’arrêterai.
Ça laissera sûrement un peu d’habitudes à perdre, comme râler. Quand on habite à Paris, râler, c’est un peu la base. On en a le droit, partout, tout le temps et pour n’importe quoi : un métro qui n’arrivera pas avant 3 LONGUES MINUTES, un piéton qui marche devant toi comme s’il avait le temps de marcher, lui, ou le mec du bistrot qui te dit qu’il prend pas la carte en dessous de 15€. Mais c’est pas que ça, Paris, et c’est ça qu’est bien. T’as deux secondes ? Ça risque d’être un peu long…
Parce que du coup, faut que je dise au revoir aux terrasses pleines de la rue de Buci, aux tartelettes à la fraise de la petite pâtisserie, aux heures passées sur une chaise devant les terrains de tennis du jardin du Luxembourg, à l’improbabilité que représente le fait de traverser le boulevard St Germain pour rentrer chez moi, aux mojitos à 15€, aux bières à 6€, aux bâtiments Haussmanniens, aux 3 magasins Roxy qui m’auront causé bien des soucis, aux imposantes portes d’entrée en bois, à la rue St Honoré, aux balcons fleuris, aux klaxons motorisés à 4 roues, à l’amabilité de la dame du kiosque, au plaisir d’aller quand même acheter mon ELLE au kiosque, à la fontaine place St Sulpice, aux gens assis sur les bancs, à la laverie merdique, aux minuscules cinémas indépendants cachés dans les petites rues qui montent vers le Panthéon, aux bistrots plus franchouillards tu meurs, aux noms de rues kiffants, à celles qui te rappellent de longues parties de Monopoly, aux baskets portées avec des manteaux de fourrure, aux parisiennes pas coiffées, aux parisiens pas rasés, à la rue de Grenelle, aux stations de métro qui rappellent une chanson, aux vieux gourmands qui lèchent le carton de la crêpe pour ramasser tout le sucre, aux planches apéro à 18,90€, à la vue sur le théâtre de l’Odéon tous les soirs et tous les matins, aux ruelles calmes et chaudes, aux habitudes parisiennes de prendre un rosé à 16h30 tant qu’il y a du soleil, aux longues promenades nocturnes, à l’épicerie Corse de la rue de Mézières, au labyrinthe du Bon Marché, à l’épicerie du Bon Marché (pas folle), au gigantesque Zadig & Voltaire de St Sulpice, aux musiciens du soir que j’entends quand j’ouvre la fenêtre, à la pizzeria d’en face, aux petites enseignes de la rue de Seine qui a aussi abrité Yves Saint Laurent, Charles Baudelaire & Marcello Mastroianni, aux pique-niques nocturnes au jardin, au Bateau Ivre de Rimbaud retranscrit sur le mur de la rue Férou, aux vieux stylés, aux vieilles fans de Game of Thrones, à celles qui osent les Dr. Martens et le crâne rasé à 65 ans, aux culottés qui ont le droit, à ceux qui s’étonnent toujours de ne pas pouvoir fumer à l’intérieur, aux vieux qui ajustent le manteau de leur femme quand ils marchent dans la rue, qui enlèvent un pli sur leur col ou qui remettent une mèche de cheveux égarée avec tendresse, à ceux qui regardent, applaudissent et sourient aux jeunes qui dansent du hip hop dans la rue, aux vieux de 70 ans qui prennent le café au Starbucks un iPad à la main, à la maison taguée de Gainsbourg, aux yeux levés vers l’appartement de Catherine Deneuve, au Père Noël du Luxembourg, au charme des balcons du Procope, aux vieux films qui repassent à L’Arlequin, aux soirées imprévues qui n’en finissent pas, à ceux qui prennent plaisir à s’habiller et pas à s’endimancher, aux passants inconnus qui ont la parole facile, à ceux qui n’en ont rien à foutre de ce qu’on pourra dire, à la lumière qui brille sur le toit du Grand Palais, à ceux qui ne pensent qu’à leur plaisir, aux mamies qui, un brushing parfait sur le crâne et une fourrure à 30 000 balles sur le dos, s’en grillent une et t’emmerdent, aux vélos qui grillent les feux rouges comme les piétons traversent au feu vert des voitures, aux doigts faits aux conducteurs trop pressés, à la douceur des dimanches passés au jardin du Luxembourg, aux goûters pris chez The Smiths Bakery, aux conventions qu’on pensait bien installées et qui sont pourtant absentes, aux pains au chocolat à 1,60€, aux pizzas à 20€, à l’empreinte de Sagan palpable dans chaque coin de ce quartier, à cette impression que tout peut arriver n’importe où et n’importe quand, à la désobéissance omniprésente et constante, à cette nonchalance élégante et suffisante typiquement française qui n’en finit pas de me régaler.
Je vais aussi, avec soulagement, tourner le dos aux odeurs nauséabondes du métro, à ses pannes, sa chaleur malsaine, ses heures de pointe et ses usagers collants, au stress qui s’empare involontairement de nous quand 10 camions de CRS passent à toute vitesse, aux prix indécents des loyers, bières, cocktails, pizzas, sandwichs et clubs de gym, au bruit quasi constant, à mon 11m2 mignon, froid l’hiver, bouillant l’été et à sa minuscule fenêtre, à ma frustration quand il fait très beau sur la côte et que je suis coincée dans une ville moite, à ceux qui croient tout savoir et avoir des tonnes de choses à t’apprendre et, enfin, à ce malade de queutard de voisin qui m’a offert un véritable show sonore une nuit sur deux pendant 6 mois.
C’était bien, Paris. C’était même très bien. Tes rencontres incongrues avec Sylvie Testud, Gilles Lellouche, Kristin Scott Thomas, Patti Smith, Vincent Lindon, Juliette Binoche, Fred Testot, Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve x2 mon amour ma vie si tu le savais pas encore t’es bien le(a) seul(e), Alain Souchon, Isabelle Adjani, Jean-Paul Rouve, Laura Smet, Clémence Poesy, Jane Birkin, et j’en oublie sûrement, m’ont fait halluciner et sourire. (Je recommande vivement de vivre dans le 6ème et de faire son marché boulevard Raspail le dimanche matin. Ça, c’était pour le bon tuyau.). Tes habitants m’ont exaspérée et fait rire, m’ont attendrie et m’ont rappelé que vivre ensemble, c’est bien. Ton âme m’en a appris sur l’oisiveté, sur ce que c’est qu’ « être Français » et je pense avoir fait un pas de plus vers l’alcoolisme.
« Diane avait oublié ce principe fondamental qu’à Paris, il ne faut jamais s’excuser de rien et qu’on ne peut faire n’importe quoi que si on le fait gaiement », écrit Françoise Sagan dans La Chamade.
Maintenant, je retourne voir ma mer.
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